Pourquoi l’édit de Nantes a-t-il été révoqué ?

L’effet de la migration est longuement discuté dans les médias et sur les réseaux sociaux. À bien des égards, les épisodes historiques de migration de masse n’étaient pas différents et ont retenu l’attention de contemporains qui ont tenté d’identifier les conséquences de ce phénomène. Il y a environ 300 ans, la France a connu le plus grand épisode de migration de son histoire après la révocation de l’édit de Nantes.

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Le 22 octobre 1685, l’édit de Fontainebleau met fin à la tolérance religieuse en France et entraîne l’exil de centaines de milliers d’huguenots, dont les conséquences socio-économiques sont discutées depuis son entrée en vigueur. Très tôt, plusieurs membres de l’administration royale craignaient que le départ des huguenots ne nuise à l’activité économique de leur région. Par exemple, le célèbre ingénieur militaire français Vauban a écrit un mémorial en 1688 pour déplorer que l’exil des huguenots ait affaibli la France parce qu’ils ont emporté avec eux des millions de livres tournois. (£) de capital et accéléré la ruine du commerce et des industries françaises.

Bien que des études récentes aient documenté comment les huguenots ont favorisé la productivité et le développement économique dans les pays d’accueil (par exemple Fourie et von Fintel, 2014 ; Hornung, 2014), l’effet global de la Révocation en France n’est toujours pas clairement compris. Après 1685, environ 200 000 huguenots, soit un pour cent de la population totale, ont refusé de se convertir au catholicisme romain et ont fui dans les pays voisins. Il y a cependant eu des variations locales importantes dans la gravité des chocs démographiques. Par exemple, la ville de Nîmes, Metz et Sedan a perdu respectivement 12, 15 et 20 % de leur population en quelques années, tandis que la population de Rouen et de Lyon est restée à peu près stable.

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Dans de nombreuses villes et ports, les marchands protestants ont effectué une grande partie du commerce extérieur et dominé l’industrie textile au XVIIe siècle. Dans d’autres régions, ils représentaient une part importante de la population, parfois jusqu’à 30 %, y compris parmi les ouvriers agricoles. De nombreux contemporains craignaient que le départ des huguenots ne perturbe les réseaux commerciaux, mette en danger la production industrielle et agricole et, par conséquent, réduit le niveau de vie.

Pour étudier cette question, je recueille de nouvelles données provenant de sources primaires sur la localisation des communautés protestantes à la fin du XVIIe siècle, que je mets en correspondance avec des informations sur la diffusion de l’industrie textile en 1708, le niveau des prix du blé et la survenue d’émeutes alimentaires (base de données HisCod) avant et après le Révocation. J’utilise ensuite des données sur le départ des Huguenots, dérivées de la base de données sur les réfugiés huguenots, pour analyser l’effet des résultats socio-économiques de la Révocation. Enfin, je rassemble un nouvel ensemble de données sur les taux d’alphabétisation des hommes et des femmes, couvrant environ 800 localités, afin d’étudier comment le protestantisme et son interdiction ultérieure ont influencé le développement du capital humain dans la France moderne.

Mes résultats préliminaires révèlent qu’en 1708, il y avait beaucoup plus de localités ayant une industrie textile dans les zones à communauté protestante, même en tenant compte de facteurs tels que la connectivité commerciale, le taux d’urbanisation et diverses caractéristiques géographiques. De plus, je ne constate aucun effet significatif du départ des huguenots sur la présence de l’industrie textile. Alors que les réfugiés huguenots ont largement contribué à la diffusion des connaissances technologiques et au développement économique des pays d’accueil après 1685, la grande majorité est restée en France et a continué à exercer leur activité économique au cours du XVIIIe siècle.

Conformément à ce constat, je démontre qu’il n’y a pas eu de différences significatives dans les prix des céréales avant et après la révocation entre les régions à communauté protestante et le reste de la France. Cela suggère que les réseaux commerciaux fonctionnaient bien et que les marchés ont continué à être intégrés après 1685 malgré l’exode de certains marchands protestants. À Marseille, malgré l’interdiction, environ 20 % des commerçants au XVIIIe siècle étaient protestants, un nombre atteignant 50 % à La Rochelle (Martinetti, 2005).

En comparant les régions qui comptent une plus grande proportion de protestants avec le reste de la France, je constate également qu’elles ont connu relativement moins d’émeutes alimentaires après 1685, alors qu’il n’y avait aucune différence avant la Révocation. L’ensemble de données sur les émeutes alimentaires comprend des événements tels que le pillage de greniers publics, le forçage des ventes à des prix plus bas ou l’interception de chariots et de barges chargés de céréales, qui peuvent être utilisés comme indicateur des difficultés économiques et de l’insécurité alimentaire dans les zones où elles se sont produites. Fait intéressant, je montre que le déclin relatif de la fréquence des émeutes alimentaires est entièrement attribuable aux régions où une part importante de la population protestante a fui à l’étranger. J’interprète cette preuve comme appuyant l’hypothèse selon laquelle les zones les plus touchées par l’exode huguenot étaient peut-être mieux loti à court terme. Bien que surprenant et en contradiction avec les points de vue de nombreux contemporains, ce résultat est cohérent avec d’autres résultats empiriques montrant que des chocs démographiques négatifs peuvent avoir un effet positif sur les salaires et la production par habitant (par exemple Chaney et Hornbeck, 2016).

Enfin, j’analyse l’effet de la Révocation sur une autre dimension : la diffusion du capital humain. Le fait que la Réforme, et plus largement le protestantisme, a nécessité la lecture de la Bible et a été l’un des principaux moteurs du développement de l’éducation est un fait bien accepté dans l’historiographie. Son influence dans un pays où les protestants ont toujours été minoritaires avant d’être officiellement interdits est moins bien comprise. Je montre que si les régions où la part de la population protestante était plus élevée avant 1685 avaient des taux d’alphabétisation significativement plus élevés à la fin du XVIIe et au XVIIIe siècle, l’effet était plus faible dans les régions où une part importante de la population protestante a fui à l’étranger.

Dans l’ensemble, les résultats présentés dans cette étude aident les lecteurs à comprendre la difficulté de en analysant les effets de la migration, qui peuvent varier selon de nombreuses dimensions. D’une part, je constate que la révocation française et l’exode des huguenots qui a suivi n’ont pas entravé la diffusion de l’industrie textile ni entravé l’intégration du marché, et ont pu entraîner une amélioration des conditions de vie à court terme dans des zones qui ont connu une importante perte de population. D’autre part, il se peut qu’elle ait également ralenti la diffusion du capital humain, facteur important de croissance à long terme, dans ces domaines, sans que l’effet global soit clair.

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Remarques :

  • Ce billet de blog est basé sur les CONSÉQUENCES SOCIO-ÉCONOMIQUES DU PROTESTANTISME AU DÉBUT DE LA FRANCE MODERNE : De nouvelles preuves, présenté au Congrès annuel de l’Association économique européenne, août 2020.
  • Le billet exprime le point de vue de son (ses) auteur (s), et non celui de la LSE Business Review ou de la London School of Economics.
  • Image en vedette : L’émigration des Huguenots, peinture de Jan Antoon Neuhuys (1832—1891), photo, Domaine public, via Wikimedia Commons
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