Ce qui rend le cap Horn si dangereux pour les marins

Après la deuxième tempête, le vent s’est effondré d’un coup, et en quelques heures à peine, il s’est inversé. Nous avons même pu envoyer le grand gennaker. La météo annonce une accalmie bienvenue après une semaine éreintante. Sept jours à affronter des tempêtes, deux concurrents ont abandonné, mais nous avons tenu bon. Aucun dégât à signaler, alors que nous approchons du Cap Horn depuis la Nouvelle-Zélande.

La navigation s’est adoucie, le grand gennaker nous propulse sur de belles vagues. Une zone de vents faibles va bientôt nous rattraper et ralentir notre progression. Rien d’alarmant, sauf la température en chute libre. Le froid s’est installé, l’humidité s’infiltre partout, et l’eau de mer affiche tout juste 6 degrés. Toujours en deuxième position, mais la météo semble nous offrir une chance de rattraper le Cessna, le bateau de tête.

« Pensez-vous qu’ils vont ralentir suffisamment pour qu’on les dépasse ? » lance Hugo. « Rien n’interdit de tenter le coup. Si on se place ici, juste à la limite de la crête, plus au sud, on pourrait bénéficier d’un vent plus favorable », lui réponds-je. Hugo hésite, puis déplace le curseur vers le point que j’indique. « Que putas, soixante degrés sud ! Tu veux vraiment pousser aussi loin ? »

Notre débat est interrompu par le pilote automatique, qui décide de faire des siennes. Sans prévenir, il envoie la barre à fond, le bateau part en empannage sauvage. Couchés par le vent, tout le poids du mauvais côté, la grand-voile frotte sur les patins et les vérifications. Avant même d’atteindre le cockpit, j’entends le gennaker se déchirer. Rien à faire, la déchirure est irréparable. On n’avait vraiment pas besoin de ça. On hisse le spinnaker moyen et on choisit la route la plus sud, déterminés à reprendre l’avantage.

La crête de vents faibles nous atteint, mais peu à peu, on retrouve de la vitesse. Derrière la crête, la pression revient et les milles défilent à nouveau. Cessna semble piégé dans les vents mous. Il y a quelques jours, la mer était en furie, aujourd’hui, notre stratégie paie et la remontée s’accélère. Nous atteignons leur longitude, cinquante milles plus au sud, après avoir parcouru 300 milles de plus qu’eux. Le moral est au beau fixe.

Un brouillard épais enveloppe le bateau. Nous avançons à presque 7 nœuds, sous 6 nœuds de vent. L’air est saturé d’humidité, le mercure proche du zéro, l’eau descend à 4,5 degrés. Ça me rappelle les Grands Bancs de Terre-Neuve, lors de l’OSTAR, ce silence glacial, cette ambiance feutrée. Dans l’air flotte une odeur de neige.

Visibilité réduite à rien. Le radar devient notre meilleur allié. Un mail du Cessna confirme mon intuition : nous sommes en zone d’icebergs. Ils sont à moins de 30 kilomètres au nord et viennent d’en croiser deux petits. Impossible de repérer quoi que ce soit du pont, le brouillard est trop dense. On croise les doigts.

Les icebergs près du Cap Horn

« On navigue dans une zone à risque, mais la probabilité de croiser un iceberg reste limitée », avance Hugo. Je lui montre la dernière image satellite reçue du comité de course : « Nous sommes à moins de cent milles de la limite connue de la glace, des petits icebergs peuvent dériver jusque-là. » On surveille le radar et attend une éclaircie, pour jeter un œil dehors. Notre tactique continue de payer et, pour la première fois, nous passons en tête devant Cessna. Rien n’est gagné, mais le moindre incident sur leur bateau pourrait nous offrir la victoire. Finir la course est déjà une victoire, la première place serait un bonus inattendu.

En tête de la course

Pour l’instant, je savoure la rare sensation de mener une course autour du monde. Deux icebergs à bâbord, la banquise antarctique à tribord, et le Cap Horn droit devant. Un frisson me parcourt, Hugo me jette un regard amusé, secoue la tête. L’état d’esprit colore tout ce que l’on vit, ici plus qu’ailleurs.

Les jours suivants, nous filons vers le Cap Horn sans accroc majeur. Un front froid surgit, le vent forcit, la mer se cabre et, pour la première fois, la neige tombe sur le pont. Le cap le plus redouté n’est plus qu’à trois jours de navigation, l’idée de le contourner devient tangible. Mais le Pacifique n’a pas dit son dernier mot. Une nouvelle dépression profonde fonce droit sur nous.

La grande tempête du Cap Horn

Assis devant la table à cartes, Hugo et moi téléchargeons un fichier météo qui confirme le pire scénario. Le centre dépressionnaire passera juste au sud du Cap Horn dans moins de trois jours, impossible d’y échapper. Nous allons devoir affronter la tempête de plein fouet, pile au passage du front, au moment le plus risqué.

L’ambiance se tend, les échanges de mails s’intensifient entre nous, Phesheya et Cessna. Pour la première fois, la direction de course intervient. Le vent annoncé atteint force 11 au centre de la dépression, avec des rafales pouvant dépasser soixante nœuds. Sur la carte, les isobares sont si serrés qu’on peine à les distinguer.

Un mail de Josh signale l’alerte transmise aux garde-côtes chiliens et argentins. La tension grimpe. Nick, sur Phesheya, se contente d’un avertissement sec : « Attention, rappelez-vous où vous êtes. »

Choix difficiles en course, le Cap Horn nous laissera-t-il passer ?

La nuit, je cogite. Le vent ne m’inquiète pas, c’est la mer formée près du Cap Horn qui me trouble. Ici, le fond passe de quatre mille mètres à quelques centaines, comme au large de Terre-Neuve ou dans le golfe de Gascogne. Les vagues y deviennent plus courtes, plus abruptes, plus violentes. Deux trains de houle croisés après le front, et c’est l’enfer. Si ça dégénère, je préfère rester en eaux profondes, loin d’un rivage dangereux sous le vent, là où l’on peut encore manœuvrer.

La question qui plane : Cessna passera-t-il le Cap Horn avant l’arrivée de la tempête ? Pour nous, foncer serait trop risqué. La sécurité prime, il faut ménager le bateau et la suite du projet. J’en suis convaincu, il faut la jouer prudente.

On prépare le bateau pour la tempête : foc de tempête gréé d’avance, quatrième ris pris sur la grand-voile, seule la têtière orange dépasse. Pour ralentir davantage, nous nous mettons à la cape. Le vent dépasse déjà les 40 nœuds, le ciel s’assombrit.

Évitez le pire pour ne pas en souffrir

Nous attendons ainsi toute la nuit, ballotés par des vagues énormes. Le vent siffle, le bruit est assourdissant. Pourtant, en eaux profondes, les vagues restent gérables, le bateau se montre stable. Les premiers signes du front arrivent : la pluie, des rafales plus dures, des nuages bas, une mer confuse. L’ambiance devient apocalyptique, je me demande ce qu’on aurait affronté si on avait continué. Un nuage lâche même une averse de grêle, on se réfugie sous le pont.

La grêle cesse, les heures passent, le vent tourne : le front est derrière nous, on peut repartir.

La dépression s’éloigne vers l’est, le vent monte à 55 nœuds mais ne devrait pas empirer. Dès que l’on relâche les écoutes et qu’on sort de la cape, le bateau file, même sous une petite surface de toile. On tient bon toute la nuit. Au matin, le ciel se déchire, des éclats de bleu percent la couverture métallique. Le soleil effleure l’horizon, première lumière directe depuis des jours. Le vent hurle toujours, mais le moral remonte.

Les rafales deviennent moins violentes. À midi, on reprend de la toile, passe du foc de tempête à la trinquette. Le vent mollit d’un coup, nous atteignons la longitude du Cap Horn sous grand-voile et Solent, dans environ 25 nœuds. Le pire est derrière nous, le bateau n’a subi aucune avarie. Par mesure de prudence, nous sommes passés loin de la côte, le Cap Horn se cache derrière la brume.

Le Cap Horn décide de nous laisser passer

Hugo et moi immortalisons l’instant, chacun sa photo avec une pancarte « Cap Horn » improvisée, mais l’arrière-plan pourrait aussi bien être n’importe où. Les messages de félicitations affluent à bord. On peine à réaliser ce que l’on vient d’accomplir, sans même apercevoir la terre. 24 février 2012, j’ai trente-trois ans, le Cap Horn est derrière moi. J’essaie de saisir l’instant, l’émotion est là, moins spectaculaire que dans mes rêves, mais bien réelle. Je retiens une larme.

Hugo me ramène à la réalité : il faut choisir la route. Le vent tombe, la mer est calme. Direction le détroit de Le Maire, un passage court entre la Terre de Feu et l’île des États. Dans le guide nautique, seule une note : « Forts courants de marée pouvant atteindre cinq nœuds, alternant toutes les six heures. Mer agitée et dangereuse avec le vent contraire. Navigation déconseillée en cas de vent fort. » Nous n’avons pas les tables de marée locales. Impossible de prévoir si le courant sera favorable ou non.

Terre de Feu

Enfin, un fragment de terre surgit : la Terre de Feu, ses montagnes abruptes, ses sommets blancs. L’émotion revient, vingt-sept jours depuis la Nouvelle-Zélande, et le premier aperçu argentin rend tout plus concret. Le tour du Cap Horn est accompli !

Combien de fois ai-je fait tourner un globe, imaginé traverser ce Pacifique immense ? Combien de fois ai-je redouté ce désert d’eau ? Les yeux humides, c’est plus fort que moi.

Le détroit du Maire

La zone regorge d’oiseaux, la vie marine explose autour de nous, l’air embaume différemment. On avance, immergés dans une nature brute, côtes sombres, sauvages, inhabitées, nuages bas et neige. On ne se lasse pas du spectacle.

À l’entrée du détroit, presque pas de vent, un courant favorable nous aspire entre les îles. L’eau bouillonne, de grands tourbillons se forment. On espère juste éviter les algues et les obstacles. À l’endroit le plus étroit, le courant file à sept nœuds. On se sent minuscule, comme emporté par une rivière en crue. Puis, d’un coup, nous voilà projetés de l’autre côté. Le passage du Cap Horn restera une expérience marquante, fascinante, parfois terrifiante, surtout avec la tempête à la clé. Par Marco Nannini.

La mer Atlantique

Devant nous, l’Atlantique s’étire, calme, la surface lisse embrasée par le coucher du soleil. La sortie du Grand Sud, de ses vagues monstrueuses et de son climat hostile, procure un sentiment de soulagement immense. Le Pacifique et ses mystères se referment derrière nous. Des années à l’imaginer, à le craindre, à le désirer. Le Cap Horn appartient désormais au passé.