Les chiffres sont têtus : une nouvelle étude remet en lumière les dangers liés à l’usage de l’hydroxychloroquine et de la chloroquine pour combattre le Covid-19, et relance le débat sur leur utilité réelle. Publiée dans The Lancet, cette enquête ne tranche pas la question de l’efficacité des deux antipaludiques, ni sur leur impact réel sur la mortalité des patients. Pour obtenir des réponses claires, il faudra attendre les résultats des essais randomisés à grande échelle actuellement en cours aux quatre coins du globe.
Mais un signal d’alerte s’impose déjà. Prescrire ces médicaments sans certitude sur leur bénéfice, c’est jouer avec le feu. Les données dévoilées montrent que le pari peut coûter cher, notamment pour le cœur des patients. Ainsi, d’après l’étude, l’hydroxychloroquine double le risque d’arythmies ventriculaires. Pour la chloroquine, le risque est triplé. Et, dès qu’on associe un antibiotique comme l’azithromycine, le taux explose : cinq fois plus d’incidents cardiaques graves.
Steven Nissen, cardiologue à la Cleveland Clinic, va droit au but : “Avec de tels résultats, il n’y a aucune raison de prescrire l’hydroxychloroquine ou la chloroquine, que ce soit seule ou en association, hors d’un essai clinique contrôlé. Ces médicaments n’ont pas leur place dans la prévention ou le traitement du Covid-19 pour la population générale.” Éric Topol, du Scripps Research Translational Institute, martèle le même constat sur Twitter : non seulement l’hydroxychloroquine ne montre aucun bénéfice, mais elle semble liée à une hausse de la mortalité.
Le poids de cette étude tient aussi à son ampleur : 15 000 patients atteints de Covid-19, traités dans 671 hôpitaux répartis sur six continents, comparés à 81 000 malades n’ayant pas reçu ces traitements. À ce jour, il s’agit de la plus vaste enquête observationnelle sur le sujet. D’autres travaux, menés sur des groupes plus restreints, vont dans le même sens. Par exemple, une analyse portant sur 368 vétérans américains pointe aussi des risques potentiels. En parallèle, deux études réalisées à New York sur 1 400 patients chacune n’ont pas identifié de différence notable sur la mortalité.
Pourquoi ces résultats divergents ? Les études dites “du monde réel” se heurtent à une difficulté bien connue : les patients qui reçoivent un traitement ne sont pas toujours comparables à ceux qui ne l’obtiennent pas. Bien souvent, ce sont les plus fragiles que l’on tente de soigner avec ces molécules. Amy Abernethy, de la FDA, l’explique sans détour : dans l’étude sur les vétérans, les patients les plus atteints étaient plus enclins à recevoir l’hydroxychloroquine, et ce sont aussi ceux qui, statistiquement, risquaient le plus de décéder du Covid-19. Difficile, dans ces conditions, de démêler ce qui relève du médicament ou de la gravité de la maladie.
Ajouter davantage de patients aide à affiner l’analyse, mais le doute subsiste : impossible de neutraliser intégralement tous les biais, ni de garantir que les différences de mortalité ne s’expliquent pas par d’autres facteurs inconnus. Malgré ces limites, la tendance se dessine : les antipaludiques n’apportent pas la révolution espérée. Dans l’étude du Lancet, après avoir pris en compte l’âge, le poids, l’état du cœur et des poumons, le taux de mortalité chez les patients sans traitement était de 9 %. Avec l’hydroxychloroquine, il grimpait à 18 %, et dépassait les 20 % en cas d’association avec un antibiotique. Un écart difficile à justifier si ces médicaments étaient vraiment des alliés efficaces.
Le constat sur les troubles cardiaques, lui, s’impose avec d’autant plus de force qu’il s’agit d’effets secondaires déjà bien documentés. Les études observationnelles se révèlent particulièrement utiles pour repérer ce type de signal.
Pourtant, le recours à l’hydroxychloroquine n’avait rien d’absurde au départ. Les premiers résultats en laboratoire, tout comme ceux obtenus avec le remdesivir, avaient fait naître l’espoir d’un remède capable de raccourcir la durée de la maladie. Des études randomisées, comme celle menée sur 62 patients en Chine, ont même entrevu quelques bénéfices. Mais la réalité du terrain s’est montrée plus complexe, et les résultats, contradictoires.
Les chercheurs du Brigham and Women’s Hospital Center for Advanced Heart Disease/Cardiomyopathy de Boston, à l’origine de la nouvelle enquête, ne ferment pas la porte à l’idée que l’hydroxychloroquine puisse avoir un effet positif dans certains cas précis, notamment en prévention après exposition au virus. Mais une fois encore, seul un essai clinique bien mené pourra trancher.
La notoriété soudaine du médicament a aussi joué un rôle. Après que le président Trump a publiquement déclaré en prendre, et que certains commentateurs de Fox News comme Sean Hannity ont relayé l’expérience de médecins convaincus, la demande a explosé. Pourtant, la science avance à son rythme, et il faudra attendre les résultats des grandes études randomisées, notamment celles pilotées par le gouvernement français ou l’Université du Minnesota, pour disposer de réponses solides.
Si ces essais confirment la dangerosité des antipaludiques, il s’agira d’un revers de plus dans la course aux traitements. S’ils révèlent un bénéfice, même modeste, un nouvel outil s’ajoutera à l’arsenal contre la pandémie. En attendant, prudence : la médecine ne se nourrit pas de promesses, mais de preuves. Le verdict de la recherche, lui, ne se négocie pas sur les plateaux télé.

