Ce commentaire fait partie d’une discussion du CECR sur un programme positif pour l’UE et la Turquie. La discussion comprend des commentaires précédents d’Ibrahim Kalin et de Miguel Berger.Kati Piri est membre du Parlement néerlandais.
Après des années de rapports distants, Recep Tayyip Erdogan se retrouve de nouveau face aux grands dirigeants occidentaux. La semaine dernière, il a enchaîné les rencontres avec le président américain Joe Biden, puis avec plusieurs figures de l’OTAN et de l’Union européenne. D’ici peu, le Conseil européen devra trancher : tenir, ou non, la promesse d’un « programme positif » avec la Turquie, et peut-être ouvrir la porte à des liens commerciaux renforcés.
Mais il y a un an à peine, Erdogan poussait ouvertement des centaines de milliers de migrants vers la frontière grecque, laissant des familles entières bloquées entre deux mondes, coincées dans une zone grise où ni la Grèce ni la Turquie ne voulaient les accueillir. L’été suivant, la tension a grimpé : des navires turcs et grecs se sont retrouvés face à face, prêts à s’affronter pour des forages gaziers dans des eaux disputées par Athènes et Nicosie. Pendant ce temps, le processus d’adhésion à l’Union européenne restait lettre morte, impuissant face à l’érosion des droits démocratiques et des libertés fondamentales en Turquie.
Depuis le fameux « marché des réfugiés » de 2016, l’Europe s’est enfermée dans une logique purement utilitaire avec Ankara. Craignant de nouveaux flux migratoires et incapable de répondre à la dérive autoritaire de son voisin, l’UE a laissé filer le processus d’adhésion, pourtant censé reposer sur des principes partagés.
Les épisodes de l’été dernier ont forcé Bruxelles à revoir sa copie. Mais au lieu d’exiger des avancées sur le plan démocratique, l’UE joue la carte du commerce pour apaiser Erdogan. Très bientôt, dirigeants turcs et européens se réuniront autour de la table, porteurs de propositions pour moderniser l’union douanière, en y ajoutant l’accès aux services, des droits d’établissement, l’ouverture des marchés publics, et l’agriculture. Pour Ankara, ce serait un levier considérable : l’UE reste son premier partenaire économique, et l’économie turque traverse une période de turbulence. En échange, Bruxelles veut sécuriser un nouvel accord migratoire et garantir la stabilité en Méditerranée orientale. Charles Michel, président du Conseil européen, martèle sa volonté d’un « agenda positif ». Derrière la formule, une attente : voir la Turquie adopter une politique étrangère moins conflictuelle envers l’Europe.
Pourtant, la réalité politique turque échappe aux radars européens : Erdogan ne parle plus au nom d’une majorité. Les discussions actuelles font l’impasse sur la question des droits humains. L’UE cherche un compromis alors que, dans le même temps, Erdogan poursuit ses opposants, menace de dissoudre le parti pro-kurde HDP, fait arrêter des étudiants, sort de la Convention d’Istanbul et ignore les décisions de la Cour européenne des droits de l’homme, notamment dans les affaires Osman Kavala et Selahattin Demirtas. Difficile de voir ce qui justifie aujourd’hui un tel « programme positif ».
Les temps changent, en Turquie et en Europe
Les responsables européens persistent à imaginer qu’Erdogan est incontournable. Pourtant, ils tournent le dos à une évidence : le président n’incarne plus la Turquie dans son ensemble. Depuis peu, les grandes villes du pays sont toutes passées sous le contrôle de l’opposition. Le parti AKP a perdu sa majorité parlementaire, un basculement inédit depuis l’arrivée d’Erdogan au pouvoir. Cette nouvelle donne ouvre une brèche : une partie de la société turque, attachée à l’État de droit, regarde vers l’Europe et attend des signes de soutien.
Sur le plan économique, la Turquie dépend étroitement du marché européen et des capitaux étrangers. Sur le front diplomatique, les relations entre Erdogan et Vladimir Poutine se sont détériorées, notamment autour du dossier syrien. En Méditerranée orientale, la tentation de la provocation trouve ses limites face à la solidarité interne à l’OTAN. Et un nouveau président américain, attentif aux questions démocratiques, vient rebattre les cartes. L’idée d’une Union européenne faible ne tient pas face à ce tableau.
Le prochain sommet risque pourtant de consolider la position d’Erdogan. Bruxelles, en renonçant à faire pression par le levier économique, envoie un signal ambigu : la répression massive de l’opposition ne semble pas contrarier la perspective d’une relation plus chaleureuse avec l’Europe. Ce choix pèse lourd, notamment pour les journalistes emprisonnés et les responsables politiques sous les verrous. Rien, dans la politique intérieure d’Erdogan, ne justifie aujourd’hui une telle ouverture.
Ce décalage devient d’autant plus frappant qu’à l’est, l’UE n’a pas hésité à sanctionner la Russie ou la Biélorussie après la répression d’Alexey Navalny ou la dispersion brutale de manifestations pacifiques. Face à la Turquie, aucune unité, aucune sanction : le « gardien des migrants » conserve des soutiens dans plusieurs capitales et reste un acteur clé de l’OTAN.
En tant que rapporteure du Parlement européen sur la Turquie, j’ai défendu l’arrêt officiel des négociations d’adhésion, compte tenu du recul inquiétant des droits de l’homme. Mais je n’ai jamais prôné l’isolement complet d’Ankara. La coopération migratoire demeure nécessaire : la Turquie accueille près de quatre millions de réfugiés syriens. L’Europe doit proposer un soutien financier conséquent, renforcer la réinstallation des réfugiés les plus vulnérables et convaincre la Grèce de mettre fin aux refoulements illégaux.
Mais donner un accès privilégié au marché européen, sans exiger de réels progrès démocratiques, serait un gaspillage du seul atout solide de l’UE. Tant qu’Ankara refusera d’appliquer les arrêts de la Cour européenne des droits de l’homme, lancer des négociations sur la modernisation de l’union douanière serait un signal désastreux. Sur le long terme, l’Europe aurait tout intérêt à miser sur une alliance renforcée avec les forces démocratiques turques. Ce sont elles qui portent l’espoir d’un renouveau, comme le montrent les dernières consultations électorales. Le changement viendra de l’intérieur, mais la contribution la plus déterminante de l’UE et des États-Unis serait de soutenir l’État de droit, la tenue d’élections libres, et la liberté de la presse. Le moment venu, les démocrates turcs se souviendront qui était à leurs côtés.

